La Réunion des déplacés
Ici c’est la France et ça ne l’est pas. Déplacés sur une petite île à l’origine non habitée, déplacés de la route des marchandises, tout le monde est arrivé par un déplacement, le plus souvent forcé. Ici s’est créée une identité multiple entre les cultures africaine, européenne, islamique et asiatique où le terme d’identité lui-même devient non identifiable, se surpasse, devient le concept d’une communauté à venir : processus perpétuel de transgression de toute identité déjà constituée, processus de créolisation. En tant que zone particulièrement active de traduction, d'interprétation et d'appropriation culturelle, la culture réunionnaise est ainsi devenue exemplaire de tous les phénomènes de créolisations auxquels nous participons tous à un degré ou un autre, ici et ailleurs.


L'essai vidéo de 210 mn pour cinq moniteurs "Une agora réunionnaise" rassemble sous la forme d’un colloque visuel, plusieurs dizaines d’entretiens avec des intervenants qui, selon leur champ d’activité ou de recherche, essaient de retracer l’histoire et la spécificité de ce lieu, tentent de nous expliquer en quoi consiste les processus de créolisation. "Une agora réunionnaise" rend ainsi compte de l'entremêlement d'une diversité de pratiques et de questions dont l'identification est issue du croisement entre les entretiens eux-mêmes. Par exemple : qu'en est-il d'une société pour laquelle la multiplicité des pratiques religieuses, et plus largement "le sens du sacré", est une donnée majeure ? L'indépendance est-elle praticable ? Dans quelle mesure l'intégration à la France et à l'Europe est-elle incontournable ? Comment la revalorisation des cultures d'origines peut-elle aller de pair avec l'affirmation d'une identité multiculturelle? Il y a-t il un génie créole commun aux formes d'habiter et de parler, une relation entre l'architecture en autoconstruction et le rapport du locuteur à la langue créole ? Parfois c'est la simple formulation d'une question, constamment reprise, qui constitue le prétexte à l'émergence d'un thème commun. C'est le cas par exemple d'"Une île au monde" qui reformule de multiples manières la question : « qui on est ? », pour montrer les différentes modalités d'interrogations sur le propre ou le soi de la culture réunionnaise.


"Une agora réunionnaise" s'interroge aussi sur la réalité et le rôle de l' art contemporain dans une société post-coloniale. Pourquoi faudrait-il considérer que ce l'on appelle « arts plastiques » constitue un champ de pratiques autonomes repérable en tout temps et en tout lieu ? Comme le dit remarquablement l'anthropologue Clifford Geertz, « la définition de l'art dans n'importe quelle société n'est jamais complètement intra-esthétique, et en fait elle ne l'est rarement d'une façon plus que marginale. Le principal problème que présente le simple phénomène de la force esthétique, quelle que soit la forme sous laquelle elle se manifeste et quelle que soit l'habileté dont elle est le résultat, est de comment la situer à l'intérieur des autres modes d'activité sociale, comment l'incorporer dans la contexture d'un type particulier de vie. Et le fait de situer les œuvres d'art, de leur donner une signification culturelle est toujours une affaire locale »[1]. Dans quelle mesure par exemple, le rapport à une histoire délibérément effacée, gommée, vidée de ses représentations issues de la période de l'esclavage, créé, ici plus qu'ailleurs, une responsabilité particulière des artistes réunionnais qui doivent en quelque sorte accompagner et réinventer le travail de l'historien ? Ce que l'artiste William Zitte appelle artcréolisation créant ainsi un lien synthétique entre l'art, la créolité et l'archéologie. Ce que nous montre également les œuvres de Jack Beng-Thi, Alain Louis Padeau ou Thierry Fontaine, qui n'intègrent sans doute pas par hasard le langage de l'action ou de l'image-action dans leur travail, c'est combien la généralisation d'une sphère artistique autonome qui entre souvent en contradiction avec les cultures locales, est également, par un déplacement inédit, un moyen extraordinaire de réactualisation des traditions cultuelles.


Pour faire cet apprentissage de l'altérité, il nous est apparu indispensable de se mettre dans la position d'auditeurs engagés mais non spécialisés. Auditeurs car nous avons privilégié des discours, c'est-à-dire ce qui nous est apparu comme la forme la plus immédiate d'auto-représentation des acteurs par eux-mêmes. D'où le choix qui a été fait au niveau du découpage, du montage et des modalités d'exposition du film, d'une construction non-linéaire, horizontale, particulièrement apte à rendre compte de la complexité d'un milieu et configurer ce « colloque visuel » comme un véritable espace public de confrontation et d'information (un espace démocratique). On pourrait dire enfin qu' "Une agora réunionnaise" cherche à promouvoir l'essai comme forme discursive polymorphe, transversale, transcatégorielle. Il s'inscrit dans un projet d'investigations plus larges sur les formes de résistance et de reconstruction des identités culturelles minoritaires dans le contexte de la globalisation.


Jean-Christophe Royoux et Caecilia Tripp./ histoires parallèles.

--------------------------------------------------------------------------------

[1]Clifford Geertz « L'art en tant que système culturel » in Savoir local, savoir global, traduction Denise Paulme, PUF, Paris, 1986, p.122.